jeudi, juillet 13, 2006

Questions à Philippe Nadouce - (Interviewe)

Manuscrit: Pouvez-vous vous présenter ?
Philippe Nadouce: Seize ans d'écriture quotidienne. Exercice épuisant qui finit par vous donner quelques facilités. Très insuffisantes, évidemment. Nécessaires cependant pour continuer, pour charpenter sa volonté.
Me voilà, en tout cas, dans la deuxième phase de la vie de l'écrivain dont parlait Balzac. Époque de projection, de mise en oeuvre et de premières moissons. Écrivain qui prend conscience de sa propre force ; indifférent et parfois cruel envers ceux qui se sont arrêtés trop tôt parce qu'ils se croyaient déjà arrivés. Respect pour le style, la précision, le risque et l'engagement. Distance avec les choses du monde littéraire mais paradoxalement analyse objective et militante de son importance au sein de la société. Assez mûr pour y assurer sans fléchir ma part de lutte.
Originaire de l´île de Ré. J'ai fait mes études entre la Rochelle et Poitiers. À vingt trois ans, je m'embarque dans un tour d'Europe, une Europe en formation. Je décide d'y passer ma vie. Quinze ans après, je n'ai que deux pays à mon actif, l'Espagne, 14 ans et depuis peu, l'Angleterre. La prochaine étape sera probablement l'Allemagne. Mais rien n'est moins sûr. Il y a aussi la Grèce, la Turquie, la Roumanie, la Bulgarie, la Pologne et la Russie.
J'ai occupé une bonne quarantaine de postes de professeur de français pendant toutes ces années. Travail qui me laissa le temps d'écrire et de faire du théâtre.
Fondateur avec Juan Diego Boto et quelques autres, d'un des théâtres les plus célèbres de Madrid (La Sala del Mirador - 1994). Créateur du Cercle d'Incitatus, groupe d'action culturelle qui s'efforce de tisser des liens culturels durables entre la France, l'Espagne et l'Angleterre.

Manuscrit: Pourquoi évoquer les quartiers populaires de Madrid à travers le regard d'un Français ?
Philippe Nadouce: "Les Cahiers Madrilènes" répondaient tout d'abord au souci de sauver de l'oubli un des quartiers populaires les plus originaux de Madrid : Lavapies, et de transmettre au lecteur la joie de vivre qui animait ses habitants pourtant durement touchés par l'abandon, la misère, l'alcoolisme, la drogue et la prostitution. Cette initiative a été reprise en 2000, c'est-à-dire 10 ans après la rédaction du roman, par la municipalité de Madrid et des associations artistiques qui, en collaboration avec une importante maison d'édition, publièrent un recueil de nouvelles sur le quartier. Ce fut un grand succès. Mais cet ouvrage décrivait le Lavapies multiracial du troisième millénaire. Le Lavapies du post franquisme et du Philippisme n'a pas encore trouvé de porte-parole local et a été représenté pour la première fois avec succès dans les "Cahiers Madrilènes".

Les deux autres quartiers dépeints dans le roman, La Latina et Cascorro, sont un peu les frontières nord de Lavapies qui, ne l'oublions pas, n'est pas du tout comparable à une banlieue puisque c'est le centre géographique de Madrid. Tout Lavapies est unique. Cette frontière nord est d'une autre essence, beaucoup plus touchée par le tourisme, mais si on s'y attarde un peu, on y distingue les remugles qui viennent d'un peu plus bas. Il faut avoir l'oeil.
Tout ceci est littéralement fascinant pour un Européen habitué à une pauvreté plus citadine. Lavapies c'était, à l'époque, une sauvagerie rurale et une misère qui ignorait le monde moderne. Rien à voir même avec les bidonvilles, les " ranchitos " vénézuéliens ou colombiens au-dessus desquels on voit s'élever des antennes paraboliques…

Manuscrit: Votre style, très étonnant, s'inspire-t-il de certaines façons de parler typiquement espagnoles ?
Philippe Nadouce: Non. Ce livre décrit des hommes et des femmes sans aucune éducation. Il aurait été absurde, criminel de les faire parler avec les particules de la négation ou bien avec le "ne" explétif, l'imparfait du subjonctif… Pas de dentelle. Voilà d'ailleurs ce qui a beaucoup choqué. On m'en a fait baver. Beaucoup de "ça", les répétitions, les vulgarités, les gros mots, pardon ! Les accords, les concordances ! Vieille bataille doctrinale ! Je vous renvoie au entretiens avec le professeur Y. La littérature se doit de suivre l'évolution de la télévision et du cinéma ! Je les entends déjà…
Attention ! Je ne parle pas du style. Le style, c'est autre chose. Nous sommes d'accord. C'est un travail de forge, le style, vous le savez. Le style, c'est l'Idée.
Alors, pour répondre un peu à votre question, je me suis inspiré de certains aspects de la langue parlée. Pour éviter les termes trop techniques, disons que j'ai travaillé sa tendance "à imager", à actualiser sans cesse le langage officiel ; j'ai osé prendre à mon tour la liberté dont font constamment preuve les Espagnols pour nommer le monde qui les entoure. Immense capacité de redéfinition du réel. Le langage de la place publique lourd de sa grossièreté, de sa folie, de sa sensibilité non officielle est l'unique source de jouvence de la littérature.

L'Espagnol est une langue que ses mauvais écrivains et ses intellectuels réaques n'ont pas réussi à mater. Elle est infiniment plus flexible que le Français.
Prenons, par exemple, le mot "derechona", une des inventions de Francisco Umbral, écrivain espagnol qui écrit quotidiennement dans le journal El Mundo. "Derechona" vient du mot "derecha" qui signifie "droite" dans l'acception politique du terme. Le "chona" est un substantif qui fait penser à "chochona", mot vulgaire et comique qui fait référence à une grosse femme en chaleur et au sexe énorme, très touffu.
En Français, cela donnerait (l'exemple n'est pas choisi à la perfection pour éviter qu'on me pique l'invention) "droit'chonne". La droit'chonne, même si cela n'est pas très élégant, peut résonner en nous dans une phrase correctement ajustée et pourrait finir par toucher les cordes "cochonne, bobonne, tronchonne"…
"Derechona" sera accepté dans le dictionnaire avant 10 ans. Un tas de commentateurs l'utilisent déjà. Il existe aussi des transferts phonétiques : le dictionnaire de l'Académie de la langue accepte l'orthographe "guisqui" pour whisky. C'est là un premier pas décisif pour casser le langage.

Manuscrit: La movida madrileña a-t-elle transformée quelque chose ?
Philippe Nadouce: Rien n'est moins sûr. Et si tel fut le cas, les effets de cette révolution des moeurs n'ont jamais influencé les populations des quartiers défavorisés, des "chabolas" et autres zones de grande misère décrites dans le roman.
La movida, reconnaissons-le, leur passa au-dessus. Ce fut plutôt le mouvement de libération des rejetons de la petites bourgeoisie créée par le franquisme ; cette même petite bourgeoisie qui contribua à maintenir si longtemps le vieux despote sur son trône et qui après sa mort sera l'élément stabilisateur de la transition démocratique. Resitué dans son contexte historique, un tel bouillonnement, tous les historiens vous le diront, est absolument logique après une dictature particulièrement féroce.
Mis à part Almodovar et quelques actrices, aucun écrivain, aucun penseur ne furent engendrés par le mouvement ou contribuèrent à l'exporter au-delà des frontières espagnoles, le condamnant à mourir à peu près six ans après sa naissance au alentours de 1986-1987…

Le souvenir de la fameuse movida madrileña a été récupéré, dépoussiéré par un certain journalisme soucieux d'illustrer à peu de frais ses propos sur un cinéaste à la mode, Pedro Almodovar. Mais un homme ne fait pas un mouvement. Bien malin serait celui qui, hors des frontières espagnoles, pourrait décrire avec pertinence ce que fut vraiment ce phénomène. Personne, à part les spécialistes, ne sait aujourd´hui qui étaient les frère Userón, Alaska, Toti, Mac Namara, May, le Rocola, le Ras, les Toreros Muertos, Radio Futura, etc.
Il est indéniable que cette movida a contribué à la création de centaines de groupes de rock, à l'émergence de dizaines de bons dessinateurs, à autant de bons journalistes, à l'apparition d'un mouvement critique et européiste, à un exercice de la liberté d'expression qui ne s'était jamais vu depuis la république de 1931 mais comme tout ce que produit la petite bourgeoisie en matière de contestation, cela s'est terminé en farce et si certains guides touristiques peu scrupuleux emploient encore aujourd´hui le terme de Movida, c'est hélas pour célébrer l'alcool à bas prix, la chaude nuit madrilène, les filles et les mulâtres cubains. Rien de bien révolutionnaire…

Pour en terminer avec la question et pour reprendre le thème de la transformation, il est utile de préciser qu'entre 1975, année de la mort de Franco, et aujourd´hui, l'Espagne a véritablement accompli un miracle économique et social, passant du sous-développement à la modernité dans la paix sociale, exception faite de l'E.T.A.
Lavapies a suivi très lentement ces changements. En 1990, c'était encore une zone arriérée et abandonnée par la municipalité. "Les Cahiers Madrilènes" décrivent en détail les résistances et les impossibilités de la population à faire face au changement. Ce misonéisme, cette peur instinctive de la nouveauté, est utilisé dans les pages du roman pour exprimer la profonde résignation d'un peuple qui a souffert le martyre tout au long du XXe siècle.

Copyrights Manuscrit.com - 2003

Page quarante et un

On s'entendait bien avec Juan-Ma. Moi, le foot ne m'intéressait pas, j'étais pas de droite ; alors on parlait de cul. Il me posa la main sur l'épaule et me montra une petite du menton.
- Moi je ne sais pas Baluarte. Je connais que les Espagnoles. Mais les Françaises, elles en ont quand même des mamelles ?
Pépé se pencha sur nous -l'escogriffe mesurait presque deux mètres- et fit disparaître un cure-dents entre ses lèvres.
- Dans les pays riches, y a plus de miches messieurs ! Elles bouffent plus et elles ont plus de gosses ; alors faut comprendre, le matériel s'atrophie.
Cela faisait du bien ce genre de conversation et c'est d'ailleurs à cette heure-ci que j'avais l'habitude de prendre mon premier rouge.
- Alors qu'est-ce que t'as pour aujourd'hui, me demanda Juan-Ma.
- Vous êtes trop vieux pour celle-là.
Après la salve de sarcasmes, je repris :
- C'est une technique qui fonctionne parce que je l'ai testée il y a deux jours. Il faut aller à la fac d'Arts plastiques.
Ils froncèrent les sourcils.
- Tu rentres sans qu'on t'emmerde quand tu es jeune... Bon. Et tu vas directement dans les salles de dessin des premières ou deuxièmes années. Les classes sont bourrées de drôlesses. Y a pratiquement pas de mecs dans les écoles d'art. La peinture et la danse c'est pour les pédés. Et puis les femmes sont plus sensibles que nous...
Ils me regardaient fixement. J'avais leur plein accord. Je commandai un verre.
- Et puis elles sont plus robustes ! qu'il a alors dit Pépé.
- Celle-là, c'est vous qui la payez, vrai ?
- Attends qu'on voit d'abord, dit Pépé.
- Tu rentres dans une des salles. Les petites travaillent devant un modèle à poil ou une corbeille de fruits. Elles sont concentrées. Tu en choisis une, généralement la plus belle. Faut avoir des goûts de riches ! Et tu t'approches de son chevalet sans rien dire, par derrière. Tu la regardes pas pour commencer.

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Page dix

Je ne connaissais personne. Les locataires ne se parlaient pas ; la plupart se détestaient. Je savais vaguement qui étaient mes voisins pour les avoirs croisés par hasard devant le chiotte mais surtout, je les connaissais par les bruits qu'ils faisaient dans leurs turnes.
La mienne était située dans l'aile gauche, au bout de plusieurs couloirs humides qui comptaient au moins vingt portes chacun. Une de mes fénêtres donnait sur un patio intérieur. Un peu de lumière du jour entrait par là. En face, d'autres fenêtres, parfois ouvertes, occupées par des silhouettes qui n'étaient même pas curieuses. A l'étage du dessus, sur mon plafond, un vieux s'amusait à cracher de sa fenêtre. C'était sa seule occupation et je voyais à tout bout de champ des mollards tomber comme des fientes d'oiseaux. Pas moyen d'étendre son linge. Quand il se raclait la gorge, le son des glaires se bousculant au portillon emplissait le patio.
La moquette des couloirs rampait jusque dans ma chambre ; même couleur, même odeur. Je ne marchais jamais pieds nus et ne touchais jamais rien dans la piaule. Je n'avais pas fait mienne cette saleté ; la méfiance qu'inspire tout hôtel le premier jour ne m'avait pas abandonnée en trois mois.

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Première page

En Espagne les "hostales" ressemblent à des pensions où logent une foule de traîne-savates, de marginaux ou de touristes venus pour la pluplart du nord de l'Europe ; des jeunes qui n'ont pour toute fortune qu'un billet de train, vingt ans et un sac à dos.
La mienne s'appelait "Residencia Tirso", et n'était pas différentes des autres; bon marché et en ruine. Située sur tout le troisième étage d'un immeuble vêtuste qui donnait en plein sur la place Tirso de Molina. Mes voisins grattaient, tapaient, toussaient, crachaient et hurlaient à toute heure comme dans un asile de fous.
Il y avait trois mois que j'habitais là-dedans mais le patron, un géant gras et abruti toujours en caleçon, tricot de peau, peignoir et savates, ne me faisait pas confiance. Sa femme, petite et maigre, bouffée par un cancer, une vieille qui rampait, la couenne racornie et fumante, me traitait, elle, comme un délinquant. Il faut dire que je n'avais pas toujours de quoi les payer et ils devaient parfois attendre jusqu'au 20 du mois pour toucher leur argent; me faisant confiance uniquement parce que j'étais moitié français et qu'ils avaient mon passeport. C'était illégal mais j'avais la paix.
Ils vivaient dans deux ou trois pièces situées à l'entrée du taudis.

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